J'veux de l'amour
Par Pierre Kubick le 22 novembre 2009, 08:23 - Reflets - Lien permanent
On avance en âge, la quarantaine est arrivée, la cinquantaine dépassée et un jour quand on ne s'y attend plus, quelqu'un fait irruption dans notre existence.
La collision de deux inconscients rend l'autre sympathique, puis de plus en plus attachant au point de nous pousser à franchir le pas, se déclarer et entrer en relation.
Il existe, me semble-t-il, deux grandes tendances pour entamer une relation de couple.
La première, classique, relève de nos mythes fondateurs, de l'imaginaire collectif, qui font passer le début d'une relation d'amour par une passion, une approche amoureuse fulgurante, dont l’intensité varie en fonction de chacun, faible, forte, obsessionnelle, et donc difficilement contrôlable. L'autre a sur moi une emprise incontrôlable.
On ne se focalise que sur ce qui répond à nos attentes. On minimise les défauts de l’autre, on projette nos idéaux et nos désirs sur lui et on ne supporte pas la moindre mise en garde d'un entourage bienveillant sur la suite de cet état passionnel. Le sentiment amoureux en quelque sorte se suffit à lui-même.
Etat passionnel dont les chercheurs s'accordent pour estimer la durée entre 6 mois et 3 ans, en fonction des modifications hormonales provoquées par la passion. Et puis on se réveille, on ne voit plus l'autre comme notre reflet mais tel qu'il est. La suite de la relation dépendra alors des liens de tendresse qui ont pu ou non être tissés.
Certains n'ont pas la capacité, la volonté de sortir de leur destin et répèteront cette recherche mythique multipliant les rencontres amoureuses insatisfaisantes préférant l'illusion de l'instant (je suis amoureux) à une démarche plus constructive. Certains vont ainsi de passion en passion, sans jamais réussir à trouver un partenaire qui leur soit véritablement approprié, sans jamais réussir à transformer l’excitation du début en amour à long terme.
Je pense à Lacan pour qui : " l'amour c'est donner ce qu'on a pas à quelqu'un qui n'en veut pas".
Etre amoureux est à la portée de n'importe qui. Aimer, non !! Etre amoureux est un état, aimer est un acte (Denis de Rougemont), et un acte dépend de nous.
La deuxième approche est toute différente de la première et se rencontre plus chez des adultes plus mûrs, ayant fait leur deuil de l'imaginaire collectif et du fantasme de l'âme soeur.
Certes la première phase est la même : hasard > collision de deux inconscients > rencontre amoureuse
La suite est différente et se base certes sur une démarche d'attirance pour l'autre mais basée sur la réalité plutôt que sur l'illusion de la passion amoureuse. Il existe une volonté de prendre en main son destin, de vouloir sortir de scénarii d'échecs. De sortir de ce que les psys nomment les patterns amoureux qui ont tendance à se répéter inlassablement.
On essaye alors de surmonter la peur de l’engagement. (Une peur de l’intimité qui est un refus non pas de s’ouvrir à l’autre, mais de s’ouvrir à soi-même. Alors, inconsciemment, on s’imagine d’avance que ça ne marchera pas, trouvant toutes les raisons pour saboter la relation, occultant ce qui est.)
Dans cette deuxième démarche, l'autre est alors une personne avec laquelle on se retrouve sur la même longueur d'onde, avec laquelle on partage de nombreuses compatibilités, les mêmes convictions philosophiques face à l'existence, une même perception de la famille et de l'éducation des enfants, qui fonctionne dans le cadre d'un projet de vie complémentaire ou semblable (des habitudes de vie, la lecture de l'existence, du quotidien), une personne avec laquelle on se sent spontanément en confiance et qui est respectueuse de ce que l'autre est, de ce qu'il n'est pas et ne sera jamais, et enfin éventuellement déjà avec laquelle les corps sont en harmonie, s'épanouissent, s'apaisent.
Cette démarche nécessite de définir ce que l'on attend de la relation amoureuse, nécessite de déterminer ce que l'on attend de l'autre, nécessite de savoir ce que l'on peut donner et d'être convaincu que aimer c'est donner gratuitement sans attendre de retour, sinon j'appelle cela du commerce. Cette démarche implique de savoir peu ou prou qui on est.
Je repense à cette définition sublime de R.M. Rilke qui dit : "L'amour c'est deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s'inclinant l'une devant l'autre."
Qui est cette personne qui s’intéresse à moi ? A-t-elle déjà consulté un thérapeute, fait-elle un travail sur elle-même ? L’amour et la bonne foi ne sont pas suffisants pour assurer la réussite d'une union, il faut aussi une bonne dose de réalisme. Or, la réalité est que ma partenaire sera probablement toujours la même, telle que je la connais aujourd’hui. Ses qualités ne disparaitront pas, ses défauts non plus. Autant alors qu'ils ne soient pas rédhibitoires : alcoolisme, violence, infidélité chronique, mégère, etc etc
Qu’est-ce que je lui apporte vraiment ? Compléter l'autre c'est aussi lui permettre de "grandir", de progresser, de travailler un passé pathogène.
Prémisses d'une démarche de respect de l'autre, d'une fidélité, et in fine d'une tendre complicité sans pour autant faire taire son esprit critique.
Se poser des questions en permanence sur la relation, douter, vouloir connaitre l'autre, s'ouvrir sans crainte sont des signes d'un sentiment amoureux profond.
La vie à deux ressemble plutôt à une course à obstacles. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire que les atomes crochus soient présents dès les premiers instants d’une relation amoureuse. Ils s’accrocheront dès que l'on est vrai et bien ensemble, lorsque l'on se sent mutuellement acceptés pour ce qu'on est, au fur et à mesure que l'amitié et la confiance réciproques grandissent. Le véritable amour est fait de vibrations corporelles (sexuelles) et de vibrations du cœur, certes, mais aussi de vibrations intellectuelles et même spirituelles.
On est loin évidemment de la passion amoureuse qui donne l'illusion d'être heureux, d'être fort, de déborder d'énergie.
C'est Spinoza qui écrit que "l'amour est une joie qu'accompagne l'idée de sa cause" c'est à dire se réjouir de ce qui est, et non souffrir de ce qui manque.
Comte-Sponville évoque le fait de pouvoir arriver dans une relation de couple à faire l'amour avec sa meilleur amie parce que pour lui il s'agit de connaitre quelque chose d'essentiel sur l'amour, sur les plaisirs de l'amour, sur le couple et sur la sensualité des couples.
Pour lui : " le meilleur ami ou la meilleure amie , c'est celui ou celle que l'on aime le plus, mais sans en manquer, sans en souffrir, sans en pâtir, c'est celui ou celle que l'on a choisi, celui que l'on connait le mieux, qui nous connait le mieux, sur qui on peut compter, avec qui on partage souvenirs heureux ou malheureux, espoirs et craintes, bonheurs et malheurs".
Soyons amis , veux-tu et que nos corps exultent dans un grand lit !
